Essai sur l’Apocalypse de Frédéric Godet

Extrait tiré du texte : « Essai sur l’Apocalypse»

(1 Thessaloniciens 5. 21 : « Éprouvez toutes choses »)

Aussitôt après que la septième trompette a sonné (11.15), commencent à se dérouler les événements préliminaires de la venue de l’Antéchrist. Ils sont décrits au chapitre 12. Il y en a deux principaux qui sont tous deux placés dans le ciel, parce que les événements terrestres qui y correspondent reposent sur des conditions supraterrestres : La femme enfantant le Christ et Satan précipité du ciel sur la terre par l’archange Michaël.

Le Fils mâle enlevé vers le trône de Dieu

 

Le premier de ces symboles est rapporté par presque tous les interprètes modernes à l’Eglise juive mettant au monde le Messie. Cet enfant merveilleux est transporté dans le ciel, sans même avoir vécu ici-bas, pour y être gardé jusqu’au moment où il reparaîtra comme Messie glorifié et roi de l’univers (chapitre 19). On comprend que si c’était là vraiment le sens de ce tableau, M.Vischer serait fondé à dire qu’il ne peut avoir été tracé que par une main juive, et que M.Schön, qui admet le caractère chrétien de l’auteur de l’Apocalypse, aurait raison de concéder ici un emprunt à une composition d’origine juive. Car enfin quel auteur chrétien pourrait représenter le Christ comme ayant été enlevé au ciel et arraché à Satan immédiatement après sa naissance ? Mais, d’autre part, comment comprendre que le rédacteur de l’Apocalypse en vienne à raconter maintenant la naissance terrestre du Messie après l’avoir décrit au chapitre 5 comme l’agneau immolé assis sur le trône de Dieu, adoré des anges, prenant le livre des décrets divins et en brisant successivement les sceaux ? Il y a plus : la mère de cet enfant mystérieux, après l’avoir mis au monde, s’enfuit au désert pendant 1260 jours (12.6) ou trois ans et demi (12.14), période qui équivaut précisément à celle de 42 mois qui est le temps du règne de l’Antéchrist, (13.5). Or le rédacteur chrétien de notre Apocalypse pourrait-il faire coïncider la naissance de Jésus à Bethléem avec l’avènement de l’Antéchrist dont il fixait, prétend-on, la date à l’an 68, et placer la fuite au désert (sa dispersion) tôt après la naissance de Jésus, ainsi 70 ans avant la destruction de Jérusalem ? Comment lui prêter de semblables monstruosités qui dépassent encore celles qu’on devrait attribuer au chapitre 11 ? Si l’on veut absolument soutenir que l’auteur de l’Apocalypse a employé ici des matériaux d’origine juive, il faut en tout cas reconnaître, non seulement comme le fait M.Vischer, qu’il les a interpolés en les parsemant de quelques annotations chrétiennes, mais qu’il en a complètement transformé le sens de manière à les assimiler à sa conception chrétienne. Quel est en effet le sens de cette vision ?

 

La femme revêtue du soleil

 

La femme mystérieuse revêtue du soleil et couronnée de douze étoiles représente non la théocratie juive, mais le règne de Dieu apparu sous la forme d’Israël, puis de l’Eglise. L’enfantement du Christ n’est pas celui de Jésus à Bethléem, mais comme il est dit au verset 5, celui du Roi qui doit paître les Gentils avec un sceptre de fer. L’image de la femme qui enfante signifie que le moment est venu où le royaume de Dieu est sur le point de se réaliser enfin sous la forme de l’état de choses extérieures et visibles dont l’Eglise porte en elle depuis si longtemps le principe et qui se personnifie dans le Christ glorifié. Mais cette réalisation ne peut avoir lieu qu’après l’apparition complète du règne du mal ici-bas. Le dernier mot de Dieu sur la terre doit être la négation du dernier mot de Satan. Voilà pourquoi, au moment où le règne visible du Christ semble prêt à éclater, ce terme attendu et si longtemps espéré et tout à coup ajourné pour faire place au règne de l’Antéchrist. C’est cet ajournement qui est représenté sous l’image de l’enlèvement du Messie prêt à paraître ici-bas et transporté soudain sur le trône de Dieu, jusqu’à ce que l’Antéchrist ait fait son œuvre. Cette période d’attente dure, comme nous l’avons vu, trois ans et demi ou 1260 jours ou 42 mois ; et la vision signifie que l’Eglise laissée ici-bas sera exilée et persécutée durant ce temps, qui est celui du pouvoir de l’Antéchrist. Cette image du Messie que doit enfanter l’Eglise, est hardie, sans doute ; mais on peut la rapprocher de l’expression du psaume 2, qui s’applique à la résurrection : Je t’ai engendré aujourd’hui, et de cette expression de l’apôtre : Jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous (Galates 4.19). Ce sens est confirmé par le verset 17 où les croyants sont appelés les autres de la postérité de la femme.

 

La chute du dragon

 

Le second événement précurseur de l’apparition de l’Antéchrist est décrit sous l’image d’une lutte céleste entre Michaël et ses anges, d’une part, le Dragon avec ses anges, de l’autre. Celui-ci est précipité du ciel avec ses acolytes. En effet, comme le dit saint Paul, même depuis la venue de Christ, il a encore une place dans les lieux célestes, c’est-à-dire une position élevée d’où il exerce sa puissance sur l’humanité (Ephésiens 6 .12). Que signifient cette lutte et cette chute ? L’archange Michaël dont le nom signifie : Qui est comme Dieu est dans le livre de Daniel le champion du monothéisme. Satan, le séducteur des hommes, est au contraire celui qui les éloigne de Dieu en les poussant à l’idolâtrie et en détournant sur lui-même le culte qui ne revient qu’à Dieu. Toutes les divinités païennes devant lesquelles se prosternaient les peuples anciens, n’étaient qu’une vaine fantasmagorie derrière laquelle se cachaient Satan et ses anges : Ce que les Gentils sacrifient, dit saint Paul, ils le sacrifient aux démons. (1 Corinthiens 9.20) Le combat entre Michaël et Satan ne peut donc signifier autre chose que la lutte du monothéisme, représenté par le christianisme et le judaïsme fidèle, contre le paganisme encore régnant, même depuis la venue du Christ, chez tant de peuples de la terre ; et la chute de Satan et de ses anges figure par conséquent l’abolition graduelle des cultes idolâtres là où ils se pratiquent encore. C’est le grand fait dont Jésus contemplait le prélude dans les premières victoires des évangélistes envoyés par lui, lorsqu’il disait : Je voyais Satan tombant du ciel comme un éclair (Luc 10.18).

 

Par la chute progressive du paganisme Satan perd l’ancien pouvoir qu’il exerçait encore sur le cœur des hommes ; il doit renoncer peu à peu à ces prestiges par lesquels il séduisait l’imagination des nations. Tous ces cultes odieux dont il recueillait le sanglant hommage, disparaissent l’un après l’autre de la surface de la terre. Et quelle sera sa vengeance ? De susciter à Dieu et à son Christ un adversaire nouveau qui pourra changer cette défaite en victoire. Ce dessein il l’exécute par l’apparition de l’Antéchrist. Obligé de renoncer au pouvoir qu’il exerçait directement sur les hommes, il se résigne à livrer sa puissance à un homme, un nouveau Judas, qu’il découvre au sein de l’humanité, qu’il revêt de forces surnaturelles et dont il fait le rival du Christ. C’est comme le défi du désespoir qu’il jette à celui-ci : «En échange de mes païens dont tu as fait des chrétiens, je vais faire de tes chrétiens autant de païens».

 

Apparition de l’Antéchrist

 

Ce rival paraît au chapitre 13 ; c’est l’Antéchrist, dont le règne était prévu comme l’objet de la septième trompette. Il est évoqué par Satan qui, précipité du ciel, c’est-à-dire privé de la puissance qu’il exerçait sur la conscience de l’humanité idolâtre évoque l’Antéchrist pour livrer un suprême combat à Dieu et au Christ. Il se tint, est-il dit (13.1), sur le sable de la mer. Satan se tient là sur le rivage pour faire surgir du sein de l’océan, c’est-à-dire de la masse mobile des peuples, le personnage dont il a besoin.

 

1 Cet homme, que Jean lui-même appelle dans ses épîtres l’Antéchrist, porte dans le langage figuré de l’Apocalypse le nom de la Bête, la Bête féroce, nom qui fait évidemment antithèse à celui de l’Agneau, donné au Christ dans tout le cours du livre. Il est donc bien l’équivalent de celui d’Antéchrist. Celui-ci peut en grec signifier soit l’adversaire du Christ (en prenant la préposition anti dans le sens de contre), soit un faux Christ, un rival du Christ, qui prétend prendre sa place, (en prenant anti dans le sens de à la place de). Le second sens est certainement préférable, car il caractérise plus clairement la prétention de ce personnage de se donner lui-même pour le Messie, le grand Roi attendu depuis si longtemps et qui doit gratifier l’humanité de l’âge d’or tout terrestre auquel elle aspire. Si ce sens est le vrai, il en résulte tout naturellement que nous devons voir dans ce personnage qui jouera le rôle d’Anti-Messie,un membre de la nation juive. L’idée de Messie et le terme qui l’exprime sont hébraïques. Jésus, qui a vraiment réalisé cette idée, est sorti de ce peuple, au sein duquel les prophètes avaient annoncé sa venue ; il ne saurait en être autrement de son rival, du faux Christ. La nature des choses dit elle-même que, comme c’est par l’intermédiaire du peuple juif que l’humanité a produit ce qu’elle a enfanté de meilleur, c’est aussi par lui qu’elle mettra au monde ce qu’elle produira de plus mauvais. Corruptio optimi pessima, dit le proverbe latin (la corruption du meilleur donne le pire). Le peuple qui a pu enfanter le Christ est aussi le seul capable de mettre au jour l’Antichrist. Au milieu du second siècle, Justin dans le dialogue qu’il eut avec le Juif Tryphon, lui dit en face :

 

«Vous nous maudissez dans vos synagogues, nous qui croyons en Christ. Seulement vous n’avez pas la puissance de mettre la main sur nous, parce que ceux qui nous gouvernent (les Romains) vous en empêchent. Mais toutes les fois que vous l’avez pu, vous n’avez pas manqué de le faire.»

 

Un siècle déjà avant Justin, saint Paul avait déclaré la même chose. Voilà comment il décrivait les dispositions du peuple juif rebelle à Dieu :

 

Eux qui ont tué le Seigneur Jésus, ainsi que les prophètes, et qui ne cessent de nous poursuivrent, déplaisant à Dieu, et ennemis de tous les hommes, nous empêchant de parler aux Gentils pour qu’ils soient sauvés et comblant par là continuellement la mesure de leurs péchés. (1 Thessaloniciens 2 .15)

 

Les choses sont bien changées, extérieurement parlant, depuis le jour où l’apôtre écrivait ces lignes; mais le fond du cœur renferme les mêmes trésors de haine contre Jésus-Christ et l’Evangile, dont il débordait alors.

 

Ce qui retient l’apparition de l’impie (ou le retenant)

 

Quelle était l’idée que se faisait l’apôtre Paul lui-même de celui qu’il appelle l’homme de péché et l’Adversaire, et qui est évidemment le même personnage que l’Antéchrist de saint Jean ? Paul déclare que le mystère de l’apparition de cet impie commence déjà à agir. Seulement sa pleine manifestation est comprimée pour le moment par une puissance qu’il appellele retenantet qu’il désigne tantôt par un pronom neutre, tantôt par un pronom masculin, parce que c’est à la fois à ces yeux un pouvoir et une personne. Quand le langage scripturaire use de ces termes énigmatiques, c’est ordinairement lorsqu’il fait allusion aux puissances politiques de l’époque, à l’égard desquelles le peuple de Dieu éprouve tout ensemble un sentiment de crainte et une impression de respect.

 

Le principe répressif, que saint Paul désigne par ce terme obscur : le retenant, est donc vraisemblablement le pouvoir dominant à cette époque, le pouvoir romain, l’Empire (neutre) ou l’Empereur (masculin). 2 Or si c’était la force des légions romaines qui empêchait alors la manifestation de l’Antichrist, il suit de là tout naturellement, comme l’a bien vu M.Reuss, que l’homme de péché ne pouvait être, dans la pensée de saint Paul, que le Messie juif, l’incarnation de l’esprit révolutionnaire qui déjà alors fermentait au sein du peuple et n’attendait pour éclater que le moment où la puissance romaine serait affaiblie.

 

Ce qui confirme cette explication, c’est le rôle religieux non moins que politique que Paul attribue à ce personnage et qui convient à un juif plutôt qu’à un monarque païen : Il s’établira comme dieu dans le temple de Dieu. L’adoration même que réclamait l’empereur romain ne répond point à la force de cette expression, encore moins au sens de la suivante d’après laquelle l’homme de péché sera l’auteur de l’apostasie, de la défection par laquelle une partie des anciens croyants, juifs et chrétiens, et à leur suite l’humanité soumise à leur influence, se laisseront entraîner loin du vrai Dieu. Tout cela nous fait penser à Israël et nous donne le droit de conclure que saint Paul était bien convaincu du caractère juif de celui qu’il attendait comme le faux Messie. Or comme il est probable qu’il s’était entretenu plus d’une fois à Jérusalem avec les autres apôtres sur un sujet si important aux yeux de l’Eglise primitive, il est difficile de croire que Jean eût sur ce point une idée entièrement différente de la sienne ou même directement opposée à celle-ci ; ce qui serait le cas si Jean eût envisagé comme l’Antéchrist précisément le pouvoir qui selon Paul empêchait sa manifestation.

 

Les 7 têtes de la bête

 

Mais la raison la plus décisive en faveur de l’origine juive de l’Antéchrist me paraît être l’explication très simple du fameux passage Apocalypse 17.10 et 11, à laquelle nous sommes conduits par cette idée :

 

Et les sept têtes sont sept rois ; cinq sont tombés, et l’un est ; l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit ne rester que peu de temps. Et la Bête qui était et qui n’est pas, c’est elle qui est la huitième, et elle est des sept, et elle va à la ruine.

 

Les mots : Cinq sont tombés, font naturellement penser à cette parole du chapitre 13, verset 3 : Et je vis une de ces têtes qui était comme égorgée mortellement, et sa plaie fut mortelle fut guérie. D’après l’interprétation qui était régnante il y a peu d’années, cette cinquième tête blessée à mort serait Néron, dont chacun connaissait le suicide ou le meurtre ; et la guérison de sa plaie mortelle serait la réapparition de ce même Néron comme Antéchrist. Nous avons déjà réfuté cette interprétation, et elle nous paraît échouer plus spécialement encore contre la parole que nous venons de citer. Car si la sixième tête, celle dont il est dit qu’elle règne actuellement, désigne Galba, le successeur de Néron, comme dans ce sens là on doit le prétendre, qui donc est le septième (empereur), intercalé sans raison entre lui et Néron qui va revenir ? Et de plus, comment Néron, qui n’était que l’une des têtes, pourrait-il être identifié par les mots : la Bête qui était et qui n’est pas, avec la Bête entière ? L’autre explication, qui tend à prévaloir actuellement et qui identifie la Bête, non plus avec Néron, mais avec le pouvoir impérial romain, fait droit jusqu’à un certain point à cette dernière observation. La Bête qui était et qui n’est pas désigne dans ce cas la puissance impériale, qui paraissait avoir reçu un coup mortel par le fait de la mort de Néron ; car cet événement fut suivi d’un temps d’anarchie durant lequel le pouvoir impérial, auquel prétendaient presque simultanément Othon, Galba et Vitellius, paraissait n’exister plus jusqu’au moment où Vespasien saisit énergiquement les rênes du gouvernement et releva soudain le prestige de l’Empire. L’Etat romain, avec ses huit premiers empereurs, les cinq de la maison de César et les trois Flaviens : ce serait donc là la Bête qui, après avoir été (jusqu’à Néron) et cessé d’être (depuis sa mort) reparaissait glorieuse dans une sixième tête, Vespasien. Après lui régnera Tite, son fils, qui sera le septième, et dont on peut présumer qu’il passera promptement ; et enfin viendra le frère de Tite, Domitien le huitième ; c’est celui qui persécutera l’Eglise avec la cruauté de Néron, achevant d’accomplir le rôle de l’Antéchrist. A ce que nous avons déjà dit pour réfuter cette interprétation, nous ajoutons à l’occasion du passage qui nous occupe ce qui suit. Quelle qu’ait été la ressemblance de caractère entre Domitien et Néron, il est impossible de les identifier personnellement au point de dire que l’un sera la réapparition de l’autre, comme l’impliquerait cette parole : Et celui-ci, le huitième, est des sept, ce qui ne peut que signifier que l’un d’entre les sept. Encore si les sept premiers empereurs étaient tous de la même famille, l’on pourrait à la rigueur supposer que Domitien est caractérisé ici comme le suprême descendant de toute cette race. Mais il n’en est rien. Domitien n’est le dernier que des trois Flaviens, mais non le huitième descendant des Césars.

 

Ajoutons qu’il est difficile de comprendre comment si la sixième tête était Vespasien, l’auteur pourrait dire à la fois que cette sixième est et que pourtant la Bête (l’Empire) n’est pas.

 

Comme nous ne saurions voir dans la Bête ni Néron, ni l’Empire romain, il ne nous reste qu’à y reconnaître l’emblème du pouvoir terrestre opposé à Dieu, en général, et qu’à assigner à l’Etat romain uniquement le rôle de l’une des têtes dans ce grand tout. Cette intuition, comme tant d’autres dans notre livre, repose sur la prophétie de Daniel au chapitre 7. Le prophète voit se succéder, sous l’image de bêtes féroces qui sortent successivement du sein de la grande mer, les monarchies qui ont occupé ou qui doivent occuper encore la scène du monde. C’est le lion babylonien ; c’est l’ours médoperse, c’est le léopard grec ; c’est la Bête sans nom qui doit succéder à la puissance grecque, un Etat auquel rien ne ressemble et qui renferme tous les précédents.3 Ces empires qui d’après Daniel se sont succédé et se succéderont dans l’histoire de l’humanité, Jean les contemple comme les phases diverses d’un grand organisme dont il saisit l’unité profonde ; c’est le pouvoir politique insoumis à Dieu qui doit finalement aboutir au Messie terrestre, l’idéal du peuple juif : voilà ce qu’il appelle la Bête. Il lui assigne par conséquent, chapitre 13 versets 1 et 2, tous les traits caractéristiques des Bêtes décrites par Daniel, le corps du léopard, les pieds de l’ours, la gueule du lion, ainsi que la force irrésistible de la quatrième bête sans nom. Il veut faire comprendre par là que la suprême apparition du pouvoir anti-divin réunira tous les attributs qu’avaient possédés les monarchies précédentes.

 

Il ne faudrait pas objecter ici qu’un si vaste coup d’œil sur l’ensemble de l’histoire du monde était étranger à l’esprit du temps où fut composée l’Apocalypse. Indépendamment du livre de Daniel, le livre d’Enoch, qui date sans doute d’un siècle et demi avant l’ère chrétienne, présente déjà une vue analogue des grandes phases de l’histoire de l’humanité, en rapport avec celle du peuple juif. Nous pouvons constater également par le quatrième livre d’Esdras, composé à peu près dans le même temps que l’Apocalypse, qu’il était d’usage à cette époque de relier dans un plan unique le passé, le présent et l’avenir de l’humanité. Dans ce poème prophétique, destiné à soutenir la foi d’Israël, après la grande catastrophe de l’an 70, l’auteur partage l’histoire de l’humanité en douze phases : six appartiennent à l’âge assyrien ; deux à l’époque persane et grecque ; une à l’âge romain. La douzième est l’ère messianique. C’était sans doute le livre de Daniel qui avait ouvert cette voie à la méditation religieuse et appris aux penseurs juifs à mettre les grandes phases de l’histoire du monde en relation avec le sort du peuple élu.

 

Mais comment Jean arrive-t-il à faire de l’empire romain, non plus la quatrième tête, comme dans Daniel, mais la sixième ? Car c’est là ce qui ressort clairement de cette parole : Le sixième est, est présentement. Et comment se fait-il qu’il attribue à la Bête sept et même huit têtes, au lieu des quatre dont parlait Daniel ? C’est ici que nous rencontrons les intuitions propres à l’Apocalypse.

 

Avant la monarchie assyrienne et babylonienne, cette première Bête de Daniel qui avait mis fin par deux coups terribles aux deux royaumes des Dix tribus de Juda et placé le peuple de Dieu sous la dépendance du pouvoir païen, le règne de Dieu avait déjà eu un adversaire plus ancien, contre lequel Dieu avait dû lutter à main forte et à bras étendu : l’Egypte, au souverain de laquelle il avait arraché son peuple encore enfant. C’est là dans le coup d’œil plus vaste de l’Apocalypse la première tête. Suit la grande monarchie mésopotamienne qui est la seconde ; la troisième est par conséquent la Perse, et la quatrième la Grèce. Le pouvoir de celle-ci avait abouti au plus terrible persécuteur d’Israël, Antiochus Epiphane, que certains chapitres du livre de Daniel (8 et 10 à 12) représentent comme un Antéchrist anticipé, l’Antéchrist de l’ancienne alliance.4 Telles furent les quatre formes du pouvoir terrestre hostile à Dieu dans les temps qui précédèrent la venue du Christ.

 

Après l’infructueuse tentative d’Antiochus Epiphane et l’expulsion des Syriens de la Palestine, le peuple juif recouvra son indépendance et redevint ; dans une faible mesure, il est vrai, son propre maître, jouissant d’une royauté nationale et d’une sorte d’autonomie. Quel fut son rôle à ce moment décisif de son histoire, où il occupait une place modeste parmi les puissances terrestres ? Il prit à l’égard du Christ apparu dans son sein l’attitude la plus hostile. Le rôle de persécuteur qu’avaient joué envers lui-même les empires précédents, il le joue à son tour à l’égard de la nouvelle forme du règne de Dieu qui vient de surgir chez lui. Comme Pharaon avait cherché à étouffer Israël à son berceau, ainsi Hérode le roi d’Israël, cherche à se défaire de Jésus qui vient de naître. Plus tard le Sanhédrin s’efforce de lui fermer la bouche ; enfin, avec ce cri blasphématoire : Nous n’avons d’autre roi que César, il le livre à l’autorité romaine pour le faire périr. Est-ce encore là le peuple de Dieu ? Non en parlant et agissant de la sorte, Israël a renié ouvertement cette position glorieuse, pour se ranger parmi les nations de la terre. Ne nous étonnons donc pas si Jean en fait une cinquième tête de la Bête, qu’il intercale entre la monarchie grecque et l’empire sans nom de Daniel. L’interprétation que nous donnons ici est bien conforme à l’intuition de l’auteur de l’Apocalypse ; car le peuple juif incrédule au Messie est désigné par lui, chapitre 2, verset 9 et chapitre 3, verset 9, comme la Synagogue de Satan.

 

La restauration d’Israël : guérison de la tête frappée à mort

 

A ce point de vue l’on n’a pas de peine à comprendre ce que signifie le coup d’épée mortel dont la cinquième tête a été frappée (12.2). C’est la destruction du peuple d’Israël par le glaive romain en l’an 70, et sa disparition du nombre des Etats existant sur la scène du monde. Israël dispersé parmi les peuples, voilà la Bête qui était, qui n’est plus (comme peuple), mais qui pourtant sera de nouveau d’après le chapitre 18, versets 10 et 11. C’est un «squelette» que le peuple juif, selon M.Renan ; mais un squelette sur lequel le temps n’a pas de prise, et qui est destiné à reprendre vie pour jouer encore un rôle décisif, en bien comme en mal.

 

On comprend également ce que c’est que la guérison dont parle le verset 3 du chapitre13 : Sa plaie mortelle fut guérie et toute la terre étonnée suivit la Bête. Ce ne peut être que la restauration d’Israël comme peuple ; bien plus son élévation à la tête des peuples de la terre. Cet Israël restauré est glorifié en la personne de son suprême représentant, le faux Messie, le huitième, qui est en même temps la Bête elle-même sortant tout entière du fond des eaux, c’est-à-dire des dernières profondeurs de l’humanité naturelle. A ce huitième s’applique on ne peut mieux ce qu’il était impossible de dire de Domitien : Il l’est l’un des sept. Comme cinquième tête, Israël a été abattu par le sixième qui est maintenant, le pouvoir romain. Mais avant qu’Israël règne, il doit y en avoir un septième, dont l’empire sera court. Qu’entendre par là ? Nous avons vu que dans la seconde aux Thessaloniciens Paul déclare que le pouvoir romain, qui comprimait de son temps l’explosion messianique juive, doit être ôté, pour que celle-ci puisse éclater. Oté, par qui ? Par un pouvoir quelconque qui lui-même fera promptement place à l’Antéchrist, après qu’il lui aura frayé la voie. C’est la septième tête de l’Apocalypse qui fait la transition entre le pouvoir romain (la sixième) et l’empire de l’Antéchrist (la huitième). Nous vivons aujourd’hui sous l’empire de lois et d’institutions que l’on peut envisager comme les derniers restes de la savante organisation romaine. Il faut que ces restes soient balayés pour que puisse surgir la monarchie derrière, celle du faux Messie, et c’est la tâche de ce septième pouvoir dont parle l’Apocalypse. Cette œuvre de destruction achevée, l’Antéchrist se présentera à l’humanité désorganisée et désespérée comme le Sauveur de la société. Il ne demandera pour accomplir œuvre de restauration devenue nécessaire que d’être reconnu par les hommes comme l’incarnation de l’esprit infini et inconscient des choses, ce que dans son état d’apostasie l’humanité lui accordera aisément ; et alors, à la grande stupéfaction du monde entier, ce détenteur du pouvoir universel, cette incarnation de l’Etre, se trouvera n’être autre chose que l’un des fils de cet Israël que l’on croyait rayé du nombre des nations. Sortant alors de sa tombe, en la personne de son illustre représentant, Israël montrera qu’il est bien le premier des peuples, fait pour tenir le sceptre du monde.

 

Ainsi quatre concentrations du pouvoir humain opposé à Dieu, dans le monde ancien ; la quatrième sous la forme d’un premier Antéchrist ; puis quatre concentrations aussi de ce même pouvoir dans le monde nouveau, qui date de la venue de Christ ; la quatrième réalisant l’Antéchrist proprement dit et définitif : Voilà l’intuition de Jean, qui se rattache à celle de Daniel ; seulement il a dû modifier, agrandir celle-ci, afin de faire rentrer dans son cadre les phases nouvelles dues à l’incrédulité d’Israël en vers le Messie divin.

 

Il y a dans le cœur d’Israël le gage d’un grand avenir : c’est le sentiment indestructible, qu’il porte en lui, de sa destination à posséder le monde. N’allons donc pas demander à quelque circonstance extérieure le secret de l’étonnante vitalité de ce peuple. Il vit parce qu’il veut vivre, et il veut vivre parce qu’il a la conscience de sa mission. Il la réalisera il est vrai diaboliquement, avant de la réaliser divinement. Il en est presque toujours ainsi dans l’histoire du monde. Les pensées divines ne parviennent à s’incarner dans les faits qu’après être apparues sous une forme caricaturée. Il semble que devinant le programme divin, le diable se plaise à en prévenir l’exécution. Il jette un singe sur la terre, au moment où Dieu va créer un homme. Ainsi, à la vue de la femme mystérieuse prête à enfanter le Christ comme Roi du monde, il se pose sur le rivage de la mer et il évoque l’Antéchrist ; il l’évoque du sein même du peuple d’où doit procéder le Christ.

 

L’Antéchrist a un acolyte représenté sous l’image d’une seconde bête ayant des cornes d’agneau et appelée le faux prophète (Apocalypse 13.11 et suivants). M.Renan renonce à expliquer ce personnage. On le comprend : ces cornes d’agneau sont évidemment le symbole d’une influence religieuse qui se met au service du pouvoir politique de l’Antéchrist. Or, quelle analogie découvrir, pour une apparition de ce genre, dans l’entourage d’un Néron ressuscité, ou (car c’est là la vraie pensée de M.Renan sur l’Antéchrist de saint Jean) dans la bande de soldats déserteurs qui entouraient le faux Néron dans l’île de l’archipel où il avait établi son repaire ? Pour nous, il nous paraît clair qu’une monarchie juive ne saurait manquer d’un clergé à sa dévotion, et qu’à côté du nouveau Salomon se trouvera infailliblement le complaisant souverain sacrificateur qui mettra sa piété et sa sagesse panthéistiques, et même ses artifices et ses prétendus miracles, au service de ce faux Messie. Tandis que le roi-Messie par ses légions exercera son empire absolu sur les corps, il l’exercera sur les esprits par le prêtre-prophète qui présidera aux mystères et au culte de la Bête.

 

Rome la ville aux 7 collines : siège du pouvoir de l’Antéchrist

 

Il est dit que la Bête commencera par porter en croupe Babylone ; puis qu’elle la brûlera et la livrera au pillage des dix rois ses alliés.Babylone est assurément la capitale de la monarchie universelle fondée par l’Antéchrist. Comme l’auteur la décrit assise sur sept montagnes, il est certain que, selon lui, cette ville désigne Rome. Ce serait donc à Rome que prendrait naissance le pouvoir du monarque juif.Ce sauveur de la civilisation humanitaire, ce patron du cosmopolitisme social, aurait au début la grande capitale religieuse des temps passés pour centre de son empire. Mais ce ne sera là qu’une tactique destinée à assurer ses premiers pas et à fonder son pouvoir. Comment un Juif oublierait-il le coup mortel que sa nation a jadis reçu de Rome, et négligerait-il l’occasion de la revanche ? L’heure de la vengeance si longtemps attendu par Israël, a sonné. Dieu s’est servi de Rome pour châtier Israël ; à Israël de juger Rome ! L’antagonisme entre les Juifs et les païens est la plus profonde antithèse de l’histoire ; il est arrivé maintenant à son paroxysme : Rome reçoit d’Israël triomphant le coup qui la réduit à l’état actuel de Ninive ou de Babylone. Après cet acte de rétribution, l’Antéchrist ira établir, comme on l’a vu au chapitre 11, sa résidence à Jérusalem, sa capitale naturelle. C’est la répétition du sort qu’a subi Rome, lorsque Constantin, l’abandonnant pour Constantinople, transporta en Orient le centre de la monarchie. Ici se placent la lutte de la Bête avec les deux témoins et la conversion de la nation israélite politiquement rétablie (le contenu du petit livre, chapitre 11).

 

Les dix rois qui accompagnent l’Antéchrist sont représentés dans la vision de la statue chez Daniel par les dix doigts de ses pieds (2.41), et dans celle des quatre animaux par les dix cornes de la quatrième Bête sans nom (chapitre 7, versets 7 et 20 à 24). Ce sont donc tous les royaumes formés des débris de l’Empire romain après sa destruction, par conséquent les États européens actuels.

 

Règne de l’Antéchrist interrompu au milieu de son développement

 

Le règne de l’Antéchrist durera trois ans et demi. On a cherché dans la chronologie l’interprétation de ce chiffre. C’est bien plutôt la symbolique des nombres qui en fournit l’explication.Sept représente un tout complet ; trois et demi désigne donc la moitié de ce tout. Ce nombre signifie par conséquent qu’au milieu de son développement, au fort de sa croissance, le pouvoir de l’Antéchrist sera subitement brisé. Au lieu d’achever son cycle, il restera là comme un arbre que l’éclair a foudroyé. Le Seigneur Jésus, dit saint Paul, détruira l’impie par le souffle de sa bouche. (2 Thessaloniciens 2.8)

 

Tentatives d’explication du nombre du nom de la bête

 

Reste l’explication du nombre 666, chiffre de l’Antéchrist. Remarquons d’abord qu’il est écrit en grec non avec le même chiffre trois fois répété, comme dans notre langue, mais avec trois lettres de figures différentes et dont le rapport de valeur (six centaines, six dizaines, six unités) ne saute point aux yeux. Voilà pourquoi Jean parle d’uncalcul à faire pour trouver la valeur, puis le sens du nombre représenté par ces lettres : χξς (chi, ksi, stigma)5

 

On peut essayer d’expliquer ainsi la valeur de cette expression : Sept est l’emblème d’une divine totalité (1.20). Si donc la plénitude de l’essence divine devait être exprimée en chiffres, elle le serait par un 7, et même par un 7 trois fois répété ; car le nombre 3 désigne le cycle complet des phases par lesquelles un être arrive à sa perfection. D’après cela il serait donc possible que six et six trois fois répété fût l’expression d’une aspiration intense, mais impuissante, à la plénitude de la vie et de la force divine figurée par le chiffre 777. D’où il résulterait que le sens de 666 est celui-ci : Si jamais il se présente ici-bas une trinité impie, qui ose prétendre au rôle et aux honneurs de la trinité divine, cette tentative est d’avance condamnée à échouer.

 

Or, ce cas ainsi supposé est précisément de lui qui se présente ici dans le drame apocalyptique. Comme Dieu transmet, dans le ciel, son pouvoir au Fils et que celui-ci l’exerce dans l’Eglise par le Saint-Esprit qui le glorifie, ainsi Satan vient de transmettre son pouvoir au faux Messie qui, à son tour, l’exerce dans le monde par le faux prophète, dont l’influence est toute à son service. Rappelons pour compléter ce rapprochement, que Satan est appelé le Dieu de ce monde, que l’Antéchrist prétend être le Seigneur et que le faux prophète est la personnification de l’esprit émanant de ce Seigneur et de ce Dieu ; et l’on comprendra comment Jean a pu voir dans ce chiffre 666 le symbole de la fausse trinité et de sa triple impuissance : Impuissance du Dragon à égaler Dieu, impuissance de la Bête à égaler le Christ, impuissance du faux prophète à égaler l’Esprit. Le suprême effort de la créature pour se faire Dieu n’aboutit pas ; et la marque même de l’Antéchrist est l’aveu inconscient de sa défaite.

 

S’il en était ainsi, il n’y aurait donc aucun mesquin calcul à faire pour découvrir le sens de ce nombre. Nous aurions affaire ici au symbolisme, non à l’arithmétique.

 

Mais il y a une objection à cette explication : c’est que c’est la Bête qui doit avoir inventé ce signe pour l’imposer à ses adhérents. Or elle n’a pas pu vouloir signaler elle-même son impuissance. Il faudrait donc en tout cas recourir à une autre explication qui pût rendre compte de l’intention de la Bête elle-même dans l’emploi de cette marque. Il n’est pas impossible d’en trouver une.

 

Les trois lettres grecques χξς offrent une particularité que ne reproduit point notre mode d’écrire par chiffres. La première lettre χ(ch), qui vaut 600, et la troisième ς(s final), dont la valeur est 6, sont en grec la représentation abrégée du nom de Christ (χριστ oς).6 La lettre du milieu ξ(ksi), vaut 60, est par sa forme et le nom sifflant qu’elle représente, l’emblème du serpent. 7 Or, comme le nom que Jean donne le plus ordinairement à Satan, dans l’Apocalypse, est celui de serpent ancien, en allusion au récit de la tentation dans le troisième chapitre de la Genèse, on est naturellement conduit à voir dans ces trois lettres ainsi disposées un signe figuratif ayant ce sens : Le Christ (χς) de Satan (ξ) se subsistant au vrai Christ (χξς).

 

Et que l’on veuille bien ne pas taxer trop promptement cette explication de puérilité. Nous avons ici, comme dit le texte, une marque, une sorte de décoration graphique destinée à servir d’armoirie, de sceau officiel, de figure sur les médailles ou les monnaies, peut-être même d’amulette, dans les Etats de l’Antéchrist, et que devront porter ostensiblement, d’une manière ou d’une autre, tous ceux qui adhéreront à son pouvoir. Une telle coutume cadrerait bien avec une observation faite par M. de Rémusat dans son intéressant travail sur le Musée chrétien à Rome :

 

Les imaginations asiatiques sont naturellement portées à aimer les images. La foi chez ces peuples a son dessin officiel, à peu près comme les modernes ont leur blason.

 

Nous avons une preuve bien frappante de l’existence de l’usage signalé par cet écrivain dans les nombreuses gemmes, désignées sous le nom d’Abraxas, que l’on retrouve aujourd’hui et qui probablement servaient d’amulettes. Elles proviennent de partis religieux très anciens. Quelquefois elles portent une simple inscription. D’autres fois à l’inscription est jointe une figure symbolique, très fréquemment celle du serpent roulé sur lui-même. M.Didron en reproduit une qui représente le dominateur du monde, sous l’image d’un dragon à la queue repliée ; à sa droite est l’image du soleil, et à sa gauche celle de la lune, exactement comme dans le chiffre symbolique de l’Apocalypse la première et la dernière lettre du nom de Christos sont séparées par le ξ.

 

Cette lettre qui a la forme du serpent rappelle le nom de l’une des plus anciennes sectes chrétiennes, celle des Ophites ou adorateurs du serpent, qui remonte jusqu’au premier siècle de l’Eglise. Le serpent de la Genèse était aux yeux de ces premiers gnostiques le bienfaiteur de l’humanité, qui avait délivré celle-ci du pouvoir d’un Dieu cruel et jaloux, du Jéhovah biblique. Jean paraît faire allusion à des spéculations de ce genre quand il parle, dans la lettre à l’église de Thyatire, de la doctrine de ceux qui ont connu, comme ils disent, les profondeurs de Satan. La marque choisie par la Bête ne serait par conséquent autre chose que le résumé graphique de tout cet ordre d’idées historiquement constaté à l’époque de l’Apocalypse et dans les contrées où elle fut composée. 8

 

Il existe une singulière variante dans un passage de la première de saint Jean, relatif à l’Antéchrist. Le texte ordinaire dit : Tout esprit qui ne confesse pas Jésus venu en chair, est l’esprit de l’Antéchrist. Mais cette parole est citée par Irénée, Origène, Augustin, etc., sous cette forme : Tout esprit qui dissout (luei) Jésus venu en chair, est l’esprit de l’Antéchrist. Dissoudre le Christ, c’est précisément l’acte figuré dans ces trois lettres du nombre de la Bête, dont la moyenne brise en deux le nom de Christ formé par les deux extrêmes.

 

Malgré toutes ces analogies, nous sommes loin cependant de donner cette explication du chiffre 666 comme certaine. Mais ce dont nous sommes convaincu, c’est que les explications de César Néron et de Lateinos ne sont pas plus vraies l’une que l’autre.

 

Quant à l’opinion, encore plus répandue à cette heure, qui trouve le sens du chiffre 666 dans la chronologie, en le combinant avec celui de 1260 jours, dont on fait autant d’années, comment la mettre d’accord avec l’expression : le chiffre du nom de la Bête ?

 

M. Renan renonce à donner une explication quelconque du nom de Harmagueddon qui est celui du champ de bataille où l’apparition du Christ doit anéantir la Bête et son armée (16.16). Ce nom est celui d’une localité de Palestine, célèbre dans l’histoire du peuple juif ; il désigne la colline de Méguiddo, dans la vaste plaine située au pied de la chaîne du Carmel et où se sont livrées tant de batailles importantes dans les temps anciens et modernes. Si comme l’a déclaré Jean, la monarchie juive anti-chrétienne, après s’être établie à Rome, doit avoir son siège en Orient, à Jérusalem, le choix de ce champ de bataille n’a rien qui étonne. Ou bien peut-être le nom de cette localité ne serait-il que le symbole de la grande lutte définitive ?

 

La parousie : phénomène sensible ou uniquement spirituel ?

 

Faut-il voir dans l’apparition victorieuse du Christ, décrite au chapitre 19, un fait purement spirituel ou un phénomène sensible ? Jésus a comparé sa Parousie à l’éclair qui resplendit instantanément d’un bout du ciel à l’autre (Luc 17.24). Il me paraît que la seconde manière de voir est seule compatible avec cette expression. Mais d’autre part, il résulte de cette image même que Jésus n’a point voulu annoncer un séjour permanent et visible de sa personne glorifiée sur la terre, soit à Jérusalem, soit ailleurs, ainsi que l’ont imaginé les chiliastes de tous les temps (partisans de l’idée d’un règne visible de Jésus sur la terre pendant mille ans) . La Parousie ne peut être qu’un fait sensible, instantané, qui, semblable au contact subit du fer rouge qui fait tressaillir les chairs, secouera l’humanité plongée dans la vie des sens et décidera la puissante réaction morale que couronnera la plénitude des bénédictions spirituelles de l’époque millénaire.

 

Sort des ressuscités

 

Vivant dans une sphère supérieure, mais rapprochée, les fidèles, qui seront ressuscités à l’avènement du Seigneur, seront en communion avec la chrétienté terrestre, comme le Christ ressuscité fut en communion avec ses disciples jusqu’à l’ascension. Ce sera le temps de la glorieuse efflorescence du culte spirituel et de la civilisation chrétienne, où, comme au moyen-âge, mais sous un rayon de lumière plus intense et plus pur, la science, les arts, l’industrie, le commerce prêteront à l’esprit chrétien leurs ressources pour sa complète incarnation dans la vie humaine. Alors s’accomplira l’image du levain qui doit faire lever toute la pâte.

 

Règne symbolique de mille ans

 

Le nombre mille est symbolique, comme tous ceux de l’Apocalypse. Il représente un développement complet que rien d’extérieur ne viendra entraver ni abréger, une époque qui s’étalera, comme à son aise, au terme de l’histoire.

 

Le tableau apocalyptique du règne de mille ans ne renferme pas un seul trait qui dépasse la conception que nous venons d’esquisser. Ce règne est l’ordre de choses parfait auquel aspire l’humanité et qu’Ezéchiel avait décrit, sous la forme d’un sanctuaire juif idéal, dans les neuf derniers chapitres de sa prophétie. Si l’on s’étonne qu’à la suite de cet état de choses pénétré de l’esprit chrétien, il puisse y avoir encore une lutte sur la terre, comme celle qui est décrite chapitre 20, versets 7 et 8 (Gog et Magog), il faut penser au danger d’orgueil, de tiédeur et de charnelle sécurité que renferme une longue période de prospérité temporelle et spirituelle; durant laquelle l’humanité n’a plus connu ni la souffrance ni la tentation diabolique. A moins que quelqu’un ne veuille voir ici l’entrée en scène des habitants de sphères supérieures avec lesquels les progrès des arts auraient permis à l’homme d’entrer en relation.

 

Nous ne poursuivrons pas cette rapide et incomplète esquisse au-delà de ce point qui est le vrai dénouement du drame apocalyptique.

 

Il est à remarquer que, pour expliquer la vision jusqu’à ce moment, nous n’avons point été obligés de faire appel à d’autres données que celles de l’histoire sainte et de la révélation biblique. Le grand antagonisme posé par Dieu même, qui fait le fond du développement de son règne ici-bas, le contraste entre les Juifs et les Gentils, a été pour nous la clef de la prophétie, comme il est celle de l’histoire, ainsi que l’a montré saint Paul dans les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains.

texte issu de  » Essai sur l’Apocalypse » :l’interprétation de Frédéric Godet