Je jour où le Messie rendit l’âme

Le jour où le Messie rendit l’âme, le ciel n’était ni plus ni moins obscur que les autres jours; aucune lumière ne l’éclairait, tel un signe miraculeux. Le soleil était caché par d’épais brouillards, mais ses rayons parvenaient à en percer le plafond opaque. Les nuages annonçaient une pluie fine ou grêleuse, qui jamais ne vint rafraîchir le paysage terreux. Les ténèbres n’étaient pas profondes sur le pays, et le ciel encore donnait une faible lueur.
C’était un jour comme un autre en somme, ni triste ni gai, ni sombre ni clair, ni extraordinaire ni même tout à fait ordinaire. Mais peut-être cette normalité était-elle un présage de cette absence de présage, je ne sais pas.
Son agonie fut lente, difficile. Sa respiration s’éternisa en une longue plainte, immense de désespoir. Ses cheveux et sa barbe sans teinte n’exprimèrent plus l’ardeur de la sagesse, partout dispensée comme un soin, comme une guérison. Son regard se vida de la flamme qui toujours l’embrasait lorsque, avec passion, il apportait à tous ses bonnes paroles et ses prophéties, lorsqu’il prononçait l’avènement du monde nouveau. Son corps tordu comme un linge, ravagé, ne fut plus que souffrance, contusion et plaie béante. Les os saillaient sous la chair, stries macabres. Sa peau flétrie, tel un habit déchiqueté, parti en lambeaux, un suaire partagé, était un rouleau déplié puis profané, un parchemin vétuste dont les lettres de sang erraient autour des lignes scarifiées, parmi ratures et remords, un griffonnage. Ses membres étirés, percés par les aiguilles, maculés de taches violacées, semblèrent s’affaisser. De ses mains trouées, recroquevillées sous la douleur, coula le sang; une lave tiède jaillie du cœur, remontant jusqu’à la bouche desséchée, aride des paroles d’amour qu’il aimait tant prononcer, prostrée en une expression muette de crainte et de surprise, sa dernière, juste avant l’attaque. Sa poitrine, un agneau pris au piège par le loup, se souleva d’un bond, comme si le cœur allait en sortir tel qu’il était, nu, éclatant, sacrifié. .
Puis il se figea, enivré de son propre sang comme d’un vin giclant du pressoir. L’horreur et tout autre expression quittèrent les traits tirés de son visage livide, où se peignit certainement, yeux pâmés et bouche entrouverte, l’innocence. Allait-il vers l’Esprit? Mais l’Esprit l’abandonnait, alors même que, dans l’ultime espoir, il semblait l’invoquer et l’appeler par son nom. Il n’y eut point de signe pour lui, le rabbi, le maître des miracles, le rédempteur, le consolateur des pauvres, le guérisseur des malades, des aliénés et des perclus. Personne ne pouvait le sauver, personne, pas même lui.
On lui donna un peu d’eau. On épongea ses peines. Certains dirent qu’un éclair traça sur l’horizon un trait lumineux, d’autres pensèrent l’avoir entendu appeler son père d’une voix forte qui longtemps résonna, comme si elle descendait des cieux. Inévitablement, il succomba.
Prologue du livre  » Qumran  » de Eliette Abécassis paru aux éditions Ramsay en 1996